Souveraineté numérique : comment avons-nous accepté notre dépendance ?

Après près de 40 ans d’évolution des SI, comment avons-nous progressivement réduit notre capacité à choisir nos technologies ?

.

Les publications sont de plus en plus nombreuses concernant l’avenir des pays européens face à leur dépendance informatique vis-à-vis de l’étranger.

En 2025, une étude Asterès commandée par le Cigref estimait que, sur les 400 milliards d’euros dépensés en Europe en logiciels et services cloud à usage professionnel, 83 % étaient dépensés auprès d’entreprises américaines. Le Cigref estime que 264 milliards d’euros bénéficient ainsi directement à l’économie américaine.

Quelques mois plus tard, le Cigref et trois associations européennes de grands utilisateurs du numérique plaçaient explicitement cette dépendance au cœur de la question de la souveraineté européenne.

Tous les domaines de l’urbanisation du système d’information sont touchés.

Des couches techniques les plus basses — cloud, datacenters ou infrastructures réseaux — jusqu’aux ERP et aux solutions collaboratives, il n’y a pratiquement pas un domaine dans lequel nous soyons capables de choisir une solution objectivement acceptable sans faire appel à des technologies étrangères.

Les freins sont nombreux et les chances de réussite semblent faibles. Comme le disait Gimli dans Le Seigneur des Anneaux : « Mais alors, qu’attendons-nous ? »

Après près de 40 ans de carrière dans l’informatique, qui m’ont fait contribuer moi aussi très largement à cette domination des technologies, notamment américaines, je me pose aujourd’hui une question.

Que puis-je faire pour atténuer cette dépendance de nos entreprises et permettre aux futurs DSI qui reprendront le flambeau d’éviter de subir demain des décisions unilatérales de blocage liées à la géopolitique ou des difficultés d’approvisionnement liées, entre autres, aux dérèglements climatiques ?

Le sujet est complexe, car il sollicite de nombreuses compétences et bouscule beaucoup de positions établies.

Pour reprendre l’analogie des schémas d’urbanisation, selon les différentes couches du système d’information, les interlocuteurs à convaincre sont différents.

Pour atteindre un objectif raisonnable de souveraineté, avec par exemple 50 % des technologies sous contrôle européen, la route est longue.

Nous avons déjà connu cette dépendance

J’ai rencontré au cours de ma carrière de nombreux DSI qui tenaient debout parce que leurs éditeurs ou leurs fournisseurs les maintenaient en vie.

J’ai un souvenir très net du DSI de l’un de mes clients lorsque j’étais jeune consultant, dans les années 90.

Ce client hébergeait ses activités dans un datacenter qu’il opérait lui-même, dans une salle machine équipée par IBM.

Le jour où nous avons envisagé d’y faire installer un serveur Unix pour explorer une solution applicative émergente, j’ai observé l’un des freins dont je parle aujourd’hui.

Le commercial du constructeur, qui passait presque tous les mois chez ce client, est entré dans la salle — sa salle, peinte en bleu du sol au plafond.

Il venait identifier les causes d’un dysfonctionnement sur l’un des serveurs qu’il avait fait installer.

Il n’avait pas fait trois pas qu’il identifia le serveur qui, pour lui, était étranger à son environnement.

Son diagnostic fut sans appel :

« Je ne peux pas garantir le fonctionnement parfait de la plateforme si des éléments non validés en font partie. Je reviendrai lorsque cette machine aura été retirée. »

Cette situation, certains d’entre vous l’ont certainement déjà vécue.

Nous l’avons combattue dans les années 90 et 2000 face aux constructeurs et éditeurs dominants, souvent étrangers, à une époque où l’Europe, et particulièrement la France, disposait encore d’avantages technologiques indéniables.

Et pourtant, pendant toutes ces années, j’ai observé un basculement chez nombre de mes collègues DSI. Leurs directions leur demandaient une réduction des risques et une maîtrise des changements pour lesquels ils n’étaient pas — nous n’étions pas — toujours équipés ni formés.

Une solution, peut-être simpliste mais parfois efficace à court terme, a consisté à construire un système d’information reposant sur quelques opérateurs capables de prendre en charge des blocs entiers du SI, en contrepartie de contrats bien ficelés et d’un soutien effectif à leur DSI client.

Je précise que tous les DSI n’ont pas glissé sur cette pente. Mais prétendre que cette situation n’a pas existé, ou qu’elle a été marginale, serait un mensonge.

En près de 40 ans de carrière, j’ai été très sollicité par ces opérateurs sans jamais accepter qu’ils construisent la stratégie numérique à ma place.

Cela m’a valu quelques combats avec mes Comex.

Les DAF raisonnaient naturellement en coûts, contrats et réduction du risque financier. Mon rôle était alors de rappeler qu’une décision informatique ne se résume pas à cela. Elle engage parfois l’entreprise pour dix  ou quinze ans, ses compétences humaines, son patrimoine technologique, sa capacité à changer de fournisseur et sa résilience.

Nous ne regardions tout simplement pas toujours le même risque.

La tactique du suivisme, comme je l’ai souvent appelée, a néanmoins permis de très belles réalisations.

Mais à quel prix ?

Car en 2026, la question n’est peut-être plus seulement de savoir comment nous sommes devenus dépendants.

La vraie question est maintenant :

un DSI a-t-il encore réellement les moyens de choisir autrement ?

C’est la question que j’aborderai dans la seconde partie de cette réflexion sur la souveraineté numérique.

Retour en haut